Vagn Holmboe: The Complete String Quartets
17 December 2010
Classique Info
Fred Audin
Refaire le monde ex nihilo avec Vagn Holmboe
Les Quatuors de Vagn Holmboe sont parus en volumes
séparés entre 1991 et 2000 : la réunion par son éditeur Dacapo de
l'intégralité en un seul coffret de sept disques offrant presque huit
heures d'écoute pour un prix n'excédant pas normalement les 25 dollars,
est une aubaine qui permettra peut-être enfin à cet ensemble
exceptionnel de toucher le grand public. On peut au premier abord rester
perplexe devant la difficulté à appréhender un corpus aussi singulier,
mais la persévérance nécessaire à en percer les énigmes finit par payer,
et l'auditeur, fût-il dans un premier temps désorienté, finira
certainement par y revenir. Même s'il se peut qu'on hésite à considérer
ce monumental édifice comme un pilier incontournable de l'histoire de la
musique, la qualité exceptionnelle de l'interprétation du Kontra
Quartet et l'originalité de l'entreprise en font un événement majeur de
l'histoire de la musique enregistrée, qu'il faut chérir, comme on peut
difficilement se passer de certains volumes de la Pléiade, quitte à ne
les ouvrir qu'occasionnellement.
Le choix des pochettes des CD cartonnés
représentant des agrandissements au microscope, en noir et blanc, de
structures minérales, traduit assez bien l'austérité de surface de
l'oeuvre : si Holmboe fascine, dans un exercice aussi ardu que le
parfait équilibre nécessaire à la composition de quatuors à cordes,
c'est d'abord par la rigueur de ses constructions, et la prise de
distance vis-à-vis de ce qu'on attend généralement de la musique,
l'expression d'une émotion de premier degré, alors qu'on ne l'atteint
ici que par une démarche qui place l'auditeur dans une position
identique à celle du créateur.
Holmboe transcende tous les courants qui ont animé le XXème siècle :
on ne peut le rapporter ni au système tonal ni aux dodécaphonistes, il
n'est ni mélodiste, ni narratif. Sa musique, dans un premier temps
d'essence modale, s'appuie sur un principe unique, la métamorphose [1]
de motifs élémentaires, dans la lignée d'un Joseph Haydn pour les
éléments figuratifs, dans celle de Bartok pour les rythmes et
l'abstraction, avec la liberté de forme et de développement héritée de
son maître, Carl Nielsen. Dans un catalogue de plus de 400 œuvres, ses
quatuors à cordes constituent non pas le laboratoire de son travail,
mais plutôt le résumé des recherches accomplies à travers ses cycles
successifs (les quatorze symphonies, les Métamorphoses et réimportées dans les Dix Préludes
qui sont l'accomplissement ultime de son parcours, comparable à
l'entreprise de façonnage du milieu naturel qui le poussa à planter seul
au cours de son existence plus de 3.000 arbres dans sa propriété au
bord du lac Arrese, la plus vaste étendue d'eau intérieure du Danemark.
Lorsqu'il écrit -après dix essais de jeunesse inédits- son premier quatuor,
à l'âge de quarante ans, Holmboe a déjà produit six symphonies ; la
vingtaine qui devait suivre l'occupera pendant plus de trente-cinq ans,
le vingt-et-unième et dernier, laissé inachevé en 1996, complété par son élève Per Norgard, lui-même dédicataire du quatuor n°4 en 1954, l'un des plus sombres et mystérieux de l'ensemble, comparable pour l'histoire de l'art musical nordique au Talisman
des fauvistes et des nabis, que Sérusier peignit sur les indications de
Gauguin. On recommandera plutôt aux néophytes l'audition du deuxième, du cinquième ou du onzième afin de tomber immédiatement amoureux de la musique de chambre de Holmboe.
L'unité de style de ces pages les rend parfois difficiles à mémoriser dans leur singularité [2] :
la plupart adoptent une durée d'environ 25 minutes, qui tend à se
concentrer dans le temps à mesure qu'augmente le fractionnement des
mouvements, souvent cinq, puis six, se distinguant par des alternances
d'adagios mi-lyriques, mi-funèbres, et de scherzos évoquant des vols
d'oiseaux ou d'insectes, aux tempi d'autant plus vifs qu'ils sont
susurrés pianissimo, flanqués de préludes solides au contrepoint carré
et complexe, et de conclusions faisant fleurir les rythmes de danses
d'un folklore réinventé, chacun explorant plus ou moins les
métamorphoses d'une idée unique. On peut malgré tout distinguer, comme
en climatologie -et avec les mêmes incertitudes flottantes, chaque
ensemble se reflétant dans le précédent tels des jeux de miroirs
déformants en abyme- différents micro-cycles dans l'arche parabolique du
dessein général : les quatuors n°6, 7 et 8 qui couvrent la première moitié des années 60 et correspondent à la conception de Kairos, symphonies pour orchestre à cordes,
constitueraient par leur austérité et leur brutalité le diamant noir de
la couronne, introduisant un recours appuyé aux effets de jeu
spectaculaires, glissandi, ostinati, pizzicati, apparition envahissante
des trilles et trémolos comme principes de construction.
Les quatuors 9 à 12, au milieu duquel le quatuor n°11 opus 111 porte explicitement, et pour la première fois, le sous-titre de Rustica
pourraient être perçus comme un cycle « des saisons », insistant sur
les éléments imitatifs d'une nature parsemée de cris d'oiseaux, de nuées
volantes, de scintillements vacillants de givre : c'est la période où
le cycle des quatuors, rejoint par leur numérotation, celui des
symphonies, marquant avec la neuvième , le début de la véritable
maturité de Holmboe, caractérisée par une plus grande urgence de
l'expression, une pertinence des formes, garante d'une meilleure
adéquation des moyens au sens, un éclaircissement du discours qui chasse
la digression et unifie les épisodes. A ceux-ci succède une série plus
intellectualisée s'articulant autour de la rupture entre l'énigmatique quatuor n°15 et, après quatre ans de réflexion, le rayonnant quatuor n°16
qui prélude au cycle final des années 80, adoptant des sous-titres
italiens (Mattinata, Giornata, Serata, Notturno) dont le focus se
resserre, non plus sur un fractionnement saisonnier du temps, mais sur
les moments du jour, abstraction qui permet à Holmboe, tout en résumant
la gamme de ses variations virtuoses, de tracer un résumé de l'histoire
de la musique occidentale à travers son propre prisme, qu'il s'agisse du
serein et baroque XVIIIème ou des élans néo-vivaldiens du suivant,
jusqu'au coup de chapeau final à Nielsen et Bartok (le quatuor n°20 étant le seul à contenir une citation explicite d'un thème connu).
Le volume 7 de cette intégrale contient une sorte de catalogue rétrospectif Svaerm, rédigé à l'intention du Kontra Quartet, créateur du Quartetto sereno
posthume, occasion de souligner l'implication véritablement admirable
de ces quatre instrumentistes, qui non seulement ont atteint la
perfection de leurs prédécesseurs, le Quatuor de Copenhague, mais
s'effacent devant l'œuvre, faisant office de guides virgiliens dans
cette Comédie De Rerum Natura. Heureusement, le livret (sans
traduction française) permet également de se frayer un chemin dans la
forêt touffue, l'absence de marquage sur les disques et les pochettes
intérieures n'aidant pas à retrouver les points cardinaux. On vous dira
peut-être aussi que le volume 1 ne présente pas la même ampleur sonore
que les disques plus récents, mais c'est vraiment arguties critiques
pour masquer la stupeur de la découverte radicale que suppose la prise
de contact avec cet univers qu'on ne peut comprendre sans s'y immerger
sans bouée et auquel aucun autre quatuor à cordes -ni éditeur- ne s'est
confronté dans son intégralité, et ce, sans doute, pour longtemps
encore. Retenez votre souffle et plongez, la remontée sans paliers de
décompression risque de s'avérer difficile mais gratifiante.