Rued Langgaard: Music of the Spheres
11 January 2011
Classique Info
Vincent Haegele
Rued Langgaard, l’Ange du bizarre
S'il y a bien un compositeur prompt à défrayer une
chronique de la vie musicale du premier XXe siècle, c'est Rued
Langgaard, visionnaire contesté en son temps et peu à peu, mais
tardivement reconnu pour son originalité. Il a fallu 50 ans pour voir
son catalogue sortir de l'ombre, grâce au travail de musicologues
audacieux mais aussi de musiciens convaincus : Michael Schonwandt, le
Quatuor Kontra, et bien entendu Thomas Dausgaard, auteur d'une nouvelle
et magnifique intégrale des seize (!) symphonies. Complément
indispensable, la Musique des Sphères reçoit ici une interprétation pour le moins définitive.
Compositeur maudit, sans l'ombre d'un doute : la plupart de ses partitions ne connurent pas de création de son vivant. Antikrist,
son opéra, un sommet hétérogène de musique brute et d'arguties
straussiennes (un compositeur honni par Langgaard qui n'hésita pas à
utiliser son langage en diverses circonstances, souvent avec ironie),
fut refusé plus d'une demi-douzaine de fois par l'Opéra de Copenhague.
Langgaard n'a jamais été à une contradiction près : enfant prodige (l'un
des derniers connus, avec Korngold), il livre à l'âge de sept ans ses
premières créations, déjà originales, démontrant une nette prédilection
pour le style fuyant et abstrait du dernier Robert Schumann. C'est avec
cela un pianiste virtuose et bientôt un organiste de grand talent, amené
à se produire sur plusieurs scènes prestigieuses. Âgé de moins de vingt
ans, il parvient à présenter à Berlin, sous la baguette de Nikisch, sa Première symphonie.
Pour le moins que l'on puisse dire, Rud Immanuel Langgaard (qui change à
la même époque son prénom en Rued) semble avoir en son début de
carrière tous les atouts pour réussir. Tout ? L'insolence et la fortune
de la jeunesse font vite place à un dramatique désenchantement.
La Première Guerre mondiale, d'abord, prive Langgaard d'une
reconnaissance internationale à une époque où il faut déjà passer les
frontières pour donner à son talent toute sa mesure. Le Danemark,
ensuite, apparaît vite comme trop petit, et trop conservateur
musicalement, pour abriter l'effrayante inspiration féconde de
Langgaard. Il y a enfin la présence de Carl Nielsen, figure tutélaire de
la musique danoise, bien peu disposé à laisser de l'espace à la
nouvelle génération de compositeurs qui apparaît à cette époque.
Langgaard devient rapidement le prisonnier de sa propre musique et de sa
propre conception de l'Art, nourries de Nietzsche et de pessimisme à la
Kierkegaard. Langgaard propose cependant une vision esthétique
personnelle troublante, mélangeant modernité, radicalisme et archaïsme.
On peut voir dans son art une résurgence toute médiévale du travail
artistique : tourné vers Dieu (dans les faits une sorte d'Etre suprême
désincarné), fasciné par le Mal (finalement vaincu) et donnant de la
retraite au désert un aspect de création intense. La Musique des Sphères,
ici magnifiquement rendue, est de la sorte un retable dans le sens le
plus médiéval du terme : absence totale de perspective, mélange des
couleurs et des scènes. A l'auditeur de trouver dans ce magma sonore qui
évolue entre quadruple piano et quintuple forte le sens même de cette
musique qui a dépassé le cadre de la mélodie et de la tonalité.
Certes, Langgaard n'est pas le seul à l'avoir fait, mais rappelons tout de même que sa Musique des Sphères
date de 1916 et qu'elle s'éloigne complètement des canons de
l'atonalité tels que l'Ecole de Vienne est en train de les définir. On
ne trouvera pas une seule trace d'influences extérieures, si ce n'est
lors de la deuxième intervention de la soprano soliste, qui tend (très
légèrement) vers la tradition du lied germanique. Mais c'est tout.
L'accord final, non résolu, peut laisser également planer le doute quant
à une possible parenté avec le Scriabine des dernières années, mais la
comparaison s'arrête là. Langgaard a pu de ce fait faire montre de la
plus grande originalité tout au long de sa vie, tout en composant à
l'occasion des partitions d'une platitude monacale volontaire, telles
les Symphonies n°8, 13 ou 16, tandis que d'autres œuvres telles les Symphonies n°6, 10 et 11, l'Insektarium pour piano ou encore la Musique des Abysses (toujours pour piano) font figure de véritables ovnis.
Thomas Dausgaard aime bien la musique de Langgaard et la défend avec
la dernière énergie : c'est ce que l'on retiendra de son intégrale qui
remplace de façon tout à fait bienvenue les premiers enregistrements
d'ordre documentaire d'Ilya Stupel. Il manquait une interprétation de
cette musique qui dépassait le simple stade de la lecture et c'est pour
ainsi dire chose faite : la Musique des Sphères de Dausggaard est
en tous points d'une justesse incomparable : sens de la nuance
exacerbé, pupitres de timbales superlatifs (Langgaard requiert huit
paires à certains moments), fluidité des timbres et du discours. Une
belle réussite !
La Musique des Sphères ne suffisant pas à constituer un disque tout entier, Dausgaard a la bonne idée d'y ajouter la Suite chorale tirée de l'opéra Antikrist (ré-intitulée La Fin des Temps), cantate au prélude rappelant à la fois Parsifal et les débuts du minimalisme, ainsi que le propre Requiem du compositeur, Fra Dybet
(De Profundis), une très courte fresque symphonique totalement
déjantée, débutant comme le générique d'un film de Tim Burton et
s'achevant sur un somptueux hommage à Bach. Gennadi Rozhdestvenski avait
déjà enregistré pour Chandos la Fin des Temps ; Thomas Dausgaard
propose ici une version moins spectaculaire, plus mystique et peut-être
en définitive plus satisfaisante. Le respect qu'il montre de la
partition y est certainement pour quelque chose.
Read the original review here: http://classiqueinfo-disque.com/Rued-Langgaard-l-Ange-du-bizarre.html?lang=fr